Oui, mais pas dans un bassin ouvert au fond du jardin. La crevette la plus consommée dans le monde est une espèce tropicale qui a besoin d'une eau chaude toute l'année — un climat que la France métropolitaine n'offre pas naturellement. Produire des crevettes ici suppose donc de recréer ces conditions, par le choix d'une espèce plus tolérante au froid, par un site au climat favorable, ou par un système fermé et chauffé. Les trois approches existent aujourd'hui sur le territoire, à une échelle qui reste, sans exception, artisanale ou pilote face aux volumes importés.
Une question de climat avant tout
Les besoins de la crevette tropicale
La crevette la plus élevée et échangée dans le monde, Litopenaeus vannamei (crevette pattes blanches), a une plage de croissance optimale de l'ordre de 26-32 °C selon les études scientifiques disponibles, avec une tolérance plus large mais une croissance qui ralentit nettement en dehors de cette zone. Sa salinité optimale se situe elle aussi dans une plage assez précise, de l'ordre de 15 à 35 ‰, même si l'espèce tolère des eaux beaucoup plus douces ou beaucoup plus salées sur de courtes périodes. Ces deux paramètres, température et salinité, doivent être maintenus avec régularité sur l'ensemble du cycle d'élevage : une variation brutale suffit à ralentir la croissance ou à fragiliser les animaux.
Pourquoi la France n'est pas un climat naturel
Aucune région de France métropolitaine ne maintient naturellement une eau à 26-32 °C toute l'année en milieu ouvert — pas même le littoral méditerranéen, où les températures hivernales descendent nettement en dessous de ce seuil, même si le climat y reste comparativement plus favorable qu'ailleurs en France, avec des hivers plus doux que sur la façade atlantique ou la Manche. Ce décalage climatique n'est cependant pas le seul obstacle : le foncier disponible en bord de mer, condition nécessaire pour pomper directement de l'eau salée sans transport ni traitement lourd, est une contrainte tout aussi réelle — les parcelles qui combinent un accès direct à la mer et une compatibilité avec un usage industriel restent rares et disputées sur le littoral français. Les acteurs français ont donc dû composer avec ces deux contraintes à la fois : choisir une espèce plus rustique, un site au climat et au foncier favorables, ou recréer artificiellement le climat tropical dans un bâtiment fermé.
Trois façons différentes d'élever des crevettes en France aujourd'hui
Le marais atlantique historique
La première filière crevette française ne s'est pas construite autour de vannamei, mais autour de Marsupenaeus japonicus, la crevette impériale (ou japonaise), plus tolérante aux eaux tempérées. Selon l'Ifremer, cet élevage existe dans les marais salants de Noirmoutier depuis 1985, en bassins de terre extensifs où la densité varie de 5 à 35 crevettes par mètre carré et où le cycle d'élevage dure de 5 à 8 mois — porté par la chaleur estivale, pas par un chauffage artificiel. La production restait modeste : 25 tonnes en 2002, selon les mêmes données de l'Ifremer — un chiffre ancien, à considérer comme un repère historique plutôt qu'un état actuel de la filière.
L'eau douce semi-extensive (Gers)
Une deuxième voie s'est développée en eau douce, loin du littoral, avec une espèce différente encore : Macrobrachium rosenbergii, la crevette géante d'eau douce. Gascogne Aquaculture, dans le Gers, a mené un premier essai en 2017 avant une commercialisation à partir de 2018, avec un accompagnement scientifique de l'INRAE. Cette filière reste concentrée sur quelques exploitations et s'appuie sur la chaleur estivale du Sud-Ouest plutôt que sur un chauffage permanent, ce qui limite la période de production annuelle.
L'indoor en circuit fermé (RAS)
La troisième approche consiste à s'affranchir totalement du climat local en élevant la crevette dans un bâtiment fermé, avec de l'eau recirculée et chauffée en continu — un système d'aquaculture en circuit recirculé, ou RAS. C'est la voie choisie par plusieurs projets récents en France. Lisaqua, à Saint-Herblain (Loire-Atlantique), exploite depuis 2018 une ferme pilote de 2 000 m² revendiquant environ 10 tonnes par an, et développe un projet industriel à Monthyon (Seine-et-Marne) visant 100 tonnes par an — un objectif de projet, pas une production actuelle. Agriloops, à Bréal-sous-Montfort (Ille-et-Vilaine), a inauguré en mai 2025 une ferme en aquaponie eau salée visant 50 tonnes de gambas par an, associée à une production de fruits et légumes, pour un investissement communiqué de 8 millions d'euros. Ces deux chiffres restent des données déclarées par les entreprises elles-mêmes, relayées par la presse, et non des statistiques indépendantes auditées.
Ce que ça représente face à la consommation française
Volumes produits vs importés
Le volume total de crevettes consommées en France s'élevait à 136 398 tonnes en 2023, selon FranceAgriMer — et 99 % de ce volume est importé. La crevette représente environ 12 % du volume des importations françaises de produits aquatiques, ce qui en fait la deuxième espèce importée après le saumon (29 %), toujours selon FranceAgriMer. Face à ces volumes, la production française cumule les initiatives évoquées plus haut à l'échelle de quelques dizaines de tonnes par an — un ordre de grandeur, calculé à partir des chiffres communiqués individuellement par chaque projet, qui reste sans commune mesure avec les volumes importés. Les raisons structurelles de cette dépendance aux importations — climat, coûts, échelle, logistique — sont détaillées dans notre article sur les importations françaises de crevettes.
Un potentiel réel, encore au stade pilote
Ce déséquilibre n'est pas propre à la crevette. L'Ifremer note, à propos d'un projet de méga-ferme de saumon terrestre en Gironde, que la production française actuelle de saumon plafonne à 250 tonnes par an face à une consommation de 205 000 tonnes et à des importations d'environ 250 000 tonnes — une situation d'un ordre de grandeur comparable, sur une autre espèce, qui illustre un enjeu plus large pour l'aquaculture en circuit fermé en France : la technologie existe, la demande existe, mais l'industrialisation à grande échelle reste à construire. Pour la crevette, chaque projet cité reste, à ce stade, une preuve de concept plutôt qu'une filière installée.
Ce que ça change concrètement : contraintes techniques et économiques
Le fonctionnement d'un RAS
Un système en circuit recirculé fait tourner en permanence la même eau à travers des étapes de filtration mécanique et biologique, avant de la renvoyer vers les bassins d'élevage. C'est ce qui permet de maintenir une température et une salinité stables toute l'année, indépendamment du climat extérieur. Le détail de son fonctionnement — filtration, biofiltration, gestion des paramètres d'eau — mérite un article à part entière ; on ne le développe pas ici.
Coûts énergie, eau, alimentation
Trois postes structurent l'économie d'un élevage indoor en climat tempéré. Le chauffage de l'eau, d'abord, pour maintenir en continu une température qui n'a rien de naturel sous ces latitudes — un poste de coût significatif, propre à ce type de système. L'eau, ensuite : selon une étude FranceAgriMer de 2019, les systèmes en circuit recirculé permettraient une réduction d'environ 90 % de la consommation d'eau par rapport à une aquaculture classique en circuit ouvert — un avantage réel, même si le fonctionnement en circuit fermé demande par ailleurs des équipements de filtration et de gestion d'eau plus complexes. L'alimentation, enfin, reste un poste incompressible, comme pour tout élevage aquacole, tropical ou non.
CamargAqua, un projet parmi d'autres
CamargAqua s'inscrit dans cette troisième voie : l'élevage en circuit fermé, avec la technologie RAS de CamargAqua conçue pour maintenir en continu les conditions de température et de salinité dont la crevette a besoin, indépendamment du climat extérieur. Le projet vise les crevettes françaises CamargAqua, élevées et vendues fraîches, sans transport international. Il s'appuie sur l'implantation en Camargue, avec un accès direct à l'eau de mer méditerranéenne, sans transport ni reconstitution de salinité. CamargAqua est le premier projet de cette nature en France à s'appuyer sur un pompage direct d'eau de mer, avec une échelle de production visée — 250 tonnes par an en phase 1 — parmi les plus importantes annoncées à ce jour pour ce type d'élevage sur le territoire.
Peut-on produire des crevettes en France ? Techniquement, oui, et cela se fait déjà, par trois voies distinctes — marais tempéré, eau douce semi-extensive, circuit fermé chauffé. Économiquement et à grande échelle, la réponse est encore en construction : aucun projet français n'a, à ce jour, atteint un volume qui pèse face aux 136 398 tonnes consommées chaque année, dont 99 % importées. La question n'est plus de savoir si c'est possible, mais à quelle échelle, et à quel coût, cela peut devenir une alternative crédible à l'importation. Pour aller plus loin sur l'aquaculture RAS, la souveraineté alimentaire ou la Camargue comme territoire de production, les autres ressources CamargAqua détaillent chacun de ces sujets.